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Tribune du Sénateur Jean Bamanisa : Entrer dans l’État pour servir,pas pour se servir Le prix du clientélisme en 5 chiffres

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d’investir dans le long terme, et toutes les raisons d’extraire vite ce qu’il peut extraire, puisqu’il ignore combien de temps il restera.

Et que l’on ne dise pas que ce mécanisme relève des mœurs plutôt que du droit : il est écrit. Le Décret n°22/10 du 4 mars 2022 portant organisation et fonctionnement des Cabinets ministériels, publié au Journal officiel du 24 mars 2022, dispose en son article 5 que les membres d’un cabinet sont choisis librement, au sein ou en dehors du personnel de carrière des services publics de l’État. Librement : sans appel à candidatures, sans référentiel de compétences, sans commission de sélection. Le même décret fixe à son article 4 la composition d’un cabinet ministériel ordinaire — un directeur de cabinet et son adjoint, sept conseillers, quatre chargés d’études, des chargés de missions et des secrétaires particuliers, puis un service d’appoint comprenant notamment cinq opérateurs de saisie et quatre attachés de sécurité —, soit une cinquantaine de personnes par ministère, plafond que le Premier ministre peut au demeurant relever par dérogation expresse. Sur cette cinquantaine, l’article 7 n’impose que trois profils de compétence : un conseiller juridique, un conseiller financier ou budgétaire, et un ou plusieurs conseillers techniques.

Je demande que l’on mesure ce que cela signifie. Dans ce même Journal officiel du 24 mars 2022, un autre décret, portant création de l’Office congolais des eaux, prévoit à son article 45 que le recrutement du personnel de cet établissement se fait suivant la procédure d’appel à candidatures. Le même jour, dans le même recueil, la République exige donc le concours pour recruter un agent d’établissement public, et s’en dispense pour recruter les cinquante collaborateurs directs d’un ministre. *La rigueur s’arrête exactement là où commence le pouvoir de nommer.*

Deux autres dispositions méritent d’être connues de nos concitoyens. L’article 3 prévoit que le Vice-ministre désigne trente pour cent des membres du cabinet : la logique des quotas que nous prétendons combattre est déjà inscrite, en pourcentage, dans notre propre réglementation. Et les articles 8 et 11 accordent à chaque membre de cabinet une indemnité de sortie équivalent à six mois de son dernier traitement, versée à la cessation des fonctions du ministre. Chaque remaniement déclenche ainsi une cinquantaine d’indemnités de six mois par ministère concerné. Autrement dit, plus les ministres tournent, plus le Trésor paie pour qu’ils s’en aillent. La chaise musicale n’est pas seulement une faute de gestion : c’est une ligne budgétaire.

De là vient ce cycle sans fin de promesses, d’attentes déçues et de services publics dégradés dans lequel le peuple congolais a fini par se résigner à l’idée que « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». De là vient aussi cette inversion morale qui peut-être notre plus grave blessure : *dans l’esprit de beaucoup, entrer dans l’État, ce n’est plus servir, c’est se servir.*

Mais un vent nouveau souffle, et je veux le dire sans flatterie comme sans réserve. Les dernières répartitions de responsabilités opérées par le Président de la République Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo le 23 Février 2026, se sont sensiblement affranchies des lourdeurs des composantes politiques. 
Le Ministère du Portefeuille vient d’emboîter le pas : en application de l’Arrêté ministériel n°001/CAB/MIN.PF/JS/2026 du 11 avril 2026, la sélection des mandataires de quinze entreprises publiques se fera désormais par concours ouvert, sur des critères de compétence, de transparence et d’égalité des chances. Près de vingt ans après la première expérience de 2007, la méritocratie redevient une procédure, et non un discours.

Reste que 2007 doit nous servir de leçon autant que d’encouragement. À l’époque déjà, la République avait tenté la sélection par appel à candidatures ; elle y a renoncé en cours de route,

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parce que la mesure reposait sur la seule volonté de ceux qui l’avaient prise et qu’aucune loi ne la protégeait. Une réforme qui dépend d’un arrêté meurt avec le ministre qui l’a signé. C’est précisément pour cela que j’ai déposé une proposition de loi sur la protection, la promotion et l’utilisation de l’expertise et des compétences nationales. Ce texte vise à transformer l’embellie actuelle en règle permanente : il institue un registre national des experts, ouvert aux Congolais de l’intérieur comme à ceux de la diaspora et adossé à un guichet public existant -ONEM plutôt qu’à une agence nouvelle ; il reconnaît l’expérience acquise par la validation des acquis, afin que le talent qui n’a pas eu la chance du diplôme ne soit pas exclu ; il établit des marges de préférence en faveur de nos nationaux et de notre diaspora dans la commande publique ; et il comporte une disposition explicite interdisant que l’appartenance politique, l’origine provinciale ou le lien de parenté puissent fonder une désignation. Ce que le concours du 30 juillet fait pour quinze entreprises, la loi doit le faire pour l’État tout entier, et durablement.

*2. Cinq chiffres à retenir : ce que le clientélisme nous coûte* 
On me dira que ce débat est théorique et que le pays a des urgences plus immédiates. Je réponds par cinq chiffres, et je demande qu’on les lise lentement.

*5 % du PIB* — c’est le niveau atteint par les dépenses fiscales, c’est-à-dire l’ensemble des exonérations, des incitations et des régimes dérogatoires consentis par l’État, contre moins de 2 % en 2017. Cela représente environ un tiers de nos recettes fiscales et trois fois le budget de la santé. Plus de 75 % de ce manque à gagner se concentrent dans les mines, le pétrole et l’industrie. Autrement dit, l’État renonce chaque année, au profit d’un petit nombre d’opérateurs, à des ressources qui suffiraient à financer trois systèmes de santé. (Banque mondiale, juillet 2025)

*5,3 milliards USD* — les pertes cumulées des entreprises du Portefeuille entre 2014 et 2023. Ces entreprises détiennent nos mines, nos aéroports, notre électricité, nos transports : elles devraient être les premières contributrices du Trésor. Elles en sont devenues les premières charges. (Banque mondiale, mars 2026)

*3 milliards USD par an* — le montant de nos importations alimentaires, dans un pays qui possède l’une des plus vastes réserves de terres arables du monde et qui pourrait, selon toutes les études disponibles, nourrir plusieurs centaines de millions de personnes. Chaque dollar ainsi dépensé est un salaire versé à un paysan étranger plutôt qu’à un paysan congolais.

*41,8 %* — la proportion de nos enfants en retard de croissance. Ce chiffre ne mesure pas seulement une souffrance présente : il mesure une capacité d’apprentissage définitivement amputée, donc une productivité nationale perdue pour trente ans. C’est notre capital humain que nous entamons avant même l’entrée à l’école.

*36 gouvernements* se sont succédé depuis 1960 — sept sous la Première République, vingt-quatre sous la Deuxième, davantage encore sous la Troisième, sans compter les remaniements. À ce rythme, un ministre n’a même pas le temps de comprendre son administration avant d’en être écarté. Aucune politique publique sérieuse ne survit à une telle chaise musicale politique, et aucun .