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TRIBUNE SUR LA VILLE MORTE PAR M. JEAN-FRANCOIS NSAMBAYI Mardi 02 juin Administrateur Civil et Analyste en gouvernance publique et réformes institutionnelles

démocratie repose sur une conviction simple : les citoyens doivent pouvoir exprimer librement leurs opinions et interpeller leurs dirigeants lorsque ceux-ci estiment que leurs préoccupations ne sont pas suffisamment prises en compte. Cette liberté est au cœur de l’État de droit et constitue l’un des principaux acquis des sociétés modernes.Cependant, la question essentielle n’est pas uniquement celle du droit à la contestation. Elle concerne également les méthodes employées pour exprimer cette contestation et leurs conséquences sur la société. À cet égard, la pratique des « villes mortes » mérite une réflexion approfondie, particulièrement dans un pays comme la République démocratique du Congo qui poursuit simultanément des objectifs de stabilité, de croissance économique et de renforcement institutionnel.La ville morte est souvent présentée comme une forme de résistance pacifique. En théorie, elle permet aux citoyens de manifester leur désaccord sans recourir à la violence. En pratique, son impact dépasse largement le cadre politique pour affecter directement l’économie, les services publics et la vie quotidienne de millions de personnes.

Selon les estimations économiques récentes, la RDC produit chaque année plus de 120 milliards de dollars de richesse. Cela représente en moyenne plus de 330 millions de dollars d’activité économique par jour. Même si une partie de cette activité peut être reportée après une journée de paralysie, une proportion importante demeure irrécupérable, notamment dans le secteur informel qui constitue l’une des principales sources de revenus des ménages congolais.Or, d’après le Rapport national sur le développement humain, le secteur informel représente plus de 70 % des opérations économiques et environ 77 % des emplois urbains en RDC. Cela signifie que des millions de Congolais dépendent directement de revenus générés au jour le jour. Dans ce contexte, une journée d’interruption des activités ne constitue pas seulement une baisse temporaire de la production nationale ; elle se traduit concrètement par une diminution immédiate des ressources destinées à l’alimentation, à la santé et à l’éducation des ménages.À Kinshasa, où vivent près de vingt millions d’habitants, les conséquences sont particulièrement visibles. L’arrêt des transports limite l’accès aux lieux de travail, aux écoles, aux universités et aux centres de santé. Les petits commerçants, les conducteurs de taxibus, les vendeurs ambulants et les travailleurs journaliers figurent parmi les catégories les plus exposées. Contrairement aux grandes entreprises, ces acteurs ne disposent généralement pas de réserves financières leur permettant d’absorber plusieurs jours de paralysie.Pour ces ménages, une journée sans activité n’est pas un simple indicateur macroéconomique : elle représente souvent un repas en moins, une difficulté à payer le transport scolaire des enfants ou à faire face aux dépenses de santé.Audelà des pertes économiques directes, les épisodes de violence associés à certaines mobilisations engendrent des coûts supplémentaires. Les dégradations de commerces, les pillages, les incendies de véhicules ou les attaques contre des infrastructures publiques et privées réduisent la confiance des investisseurs et accroissent la perception du risque.

À titre d’illustration, les manifestations de janvier 2025 à Kinshasa ont donné lieu à des actes de vandalisme contre plusieurs commerces et représentations diplomatiques. Des commerçants du Marché central ont publiquement dénoncé les pertes financières et le ralentissement des activités économiques provoqués par plusieurs jours d’incertitude. De tels événements montrent comment un mouvement social peut échapper à son objectif initial et produire des dommages durables.Les institutions financières internationales considèrent depuis longtemps la stabilité politique et sécuritaire comme un facteur déterminant de l’investissement privé. Les investisseurs recherchent avant tout un environnement prévisible où les personnes, les biens et les capitaux sont protégés. Toute dégradation du climat sécuritaire contribue à renchérir le coût du financement, à retarder les projets d’investissement et à limiter la création d’emplois. Les populations les plus vulnérables deviennent alors les premières victimes d’une situation qu’elles n’ont souvent pas choisie.La Banque mondiale souligne par ailleurs que l’emploi des jeunes en RDC demeure « majoritairement informel et précaire », ce qui accroît encore leur vulnérabilité aux interruptions d’activité économique. Dans ce contexte, chaque épisode de violence urbaine ou de destruction de biens renforce la perception du risque, décourage l’investissement national et étranger, et prive l’économie de créations d’emplois pourtant indispensables.La démocratie a besoin d’espaces de contestation. Mais elle a également besoin de stabilité institutionnelle, de continuité des services publics et d’un environnement économique propice à la création de richesses. Le véritable défi consiste donc à concilier l’expression légitime des revendications citoyennes avec la préservation des conditions nécessaires au développement économique et à la cohésion sociale.L’expérience internationale montre que la prospérité durable repose moins sur la confrontation permanente que sur la stabilité institutionnelle et la qualité du dialogue. Les pays qui ont réussi leur transformation économique sont ceux qui ont su créer des espaces de négociation, garantir la sécurité des personnes et des biens, et favoriser la confiance entre les acteurs publics et privés.À l’heure où la RDC ambitionne d’accélérer son développement, de moderniser ses institutions et de renforcer son attractivité économique, il apparaît essentiel de promouvoir une culture politique fondée sur la responsabilité, le dialogue et la préservation de l’intérêt général. Car, en définitive, le progrès social se construit moins dans la paralysie que dans la capacité collective à transformer les revendications en réformes, les frustrations en dialogue et les divergences en solutions durables .

rapporter par la rédaction